Après 2 semaines...

Publié le par Olivier

Cher Amis,

 

Après près de 2 semaines passées à Port au Prince, me voilà de retour en France. Le voyage en minibus (une quarantaine d’haïtiens – j’étais le seul étranger) de Port au Prince à Santo Domingo s’est plutôt bien passé mais j’ai été extrêmement outrés par les dix-neuf (19 !!) contrôles des autorités militaires dominicaines pour lesquels il a fallu à chaque fois allonger les billets (et ne se gênant pas pour demander plus lorsque la somme ne leur convenait pas). Cela n’enlève toutefois pas le mérite et la grande générosité des Dominicains, très actifs sur le terrain, envers la population haïtienne.

 

 

J’ai été coupé des médias pendant ma présence en Haïti – pas d’électricité et pas le temps d’écouter la radio (quelques stations haïtiennes fonctionnent néanmoins + RFI) – voilà mes impressions et les constats observés sur le terrain:

 

 

Les constructions :

 

-          les quartiers de Port au Prince et de sa proche banlieue ont été inégalement touchés. En général 60-70% des maisons sont détruites mais ça peut varier de 10% (ex à Carrefour) à 90% (ex Sous Fort National).

 

 

-          Parfois une certaine ‘logique’ n’est pas respectée : de belles et modernes constructions sont tombées alors que de petites maisons en parpaing mal assemblés sont à peine fendillées. Il semble également que les maisons anciennes de plus de 100 ans aient mieux résistés.Haiti - Maison ancienne

 

 

 

-          La grande majorité des édifices d’états (Palais de justice, Palais national, archives, ministères), religieux (Cathédrale, Sacré Cœur,..) et privés (banques, centres commerciaux, boutiques,..) sont complètements détruits.

Haiti---Pretre-cherchant-ses-affaires.JPG

 

-          Des centaines de milliers de maisons sont toujours debout mais plus ou moins fendues. Les gens ont peur de s’y aventurer. Qui pourra étudier ces maisons individuels et décider celles qui doivent être rasées et celles qui peuvent être consolidées ?

Haiti - Maison

 

 

-          Dans quasiment chaque rue, il y a toujours des cadavres sous les décombres. Il faut des gros moyens pour les dégager. Les pelleteuses que j’ai vues se concentrent au centre ville.




Les camps :


-          la totalité de la population dort dehors. Parfois dans la cours de leur maison mais en très grande Haiti - Camp Icardmajorité dans des camps de 50 à 50 000 personnes. Ces camps se trouvent dans le jardin des maisons privés, dans des parkings de magasin ou d’église, de jardin public, sur le terre-plein entre 2 voies ou simplement sur la route (dans ce cas, l’accès aux voitures est bloqué).

 

-          Les gens dorment dans ces camps la nuit mais le jour restent si possible près de leur maison (détruite ou non) pour surveiller qu’elle ne soit pas pillée.

 

-          Au début, les camps n’étaient constitués que de drap et matelas les uns à côté des autres. Maintenant, les gens commencent à séparer leur emplacement avec des morceaux de bois et des tôles en fer.

 

-          Il existe des milliers de camps. Leurs tailles ne cessent de croitre. A cause de l’insécurité croissante, Haiti - Camp Icard 2les gens ne veulent plus rester seuls en famille dans la rue. Aussi, pour pouvoir bénéficier de l’aide alimentaire, il faut appartenir dans un camp. Les plus gros camps (aéroport, Champs de mars) deviennent de plus en plus importants car l’aide internationale se concentre sur ceux-ci, plus facile d’access, ce qui attire les gens. Ce qui est dommage car les camps à taille humaine, ou tout le monde se connait, sont bien plus gérables par les représentants des camps et la distribution bien moins difficile.

 

-          Les camps sont surveillés nuit et jour par des jeunes qui se relais. La crainte est de se voir voler, violer ou tuer par les milliers de criminels qui se sont échappés des prisons maintenant détruites. Dans un camps (parking de l’église Mormon), j’ai même du laisser une pièce d’identité pour pouvoir y entrer mais plus le camps est grand plus la sécurité est difficile a réaliser.

 

 


Aide et distribution :


-          L’aide internationale est très active au niveau médical. De nombreuses ONG sont présente sur le terrain et sont plutôt bien disséminées sur tout le territoire touché. Il y a de nombreuses cliniques mobiles. J’ai même rencontré à Leogane (ville proche de l’épicentre et détruite à 90%), une équipe de médecins et infirmiers américains, ne faisant partie d’aucune organisation, qui avait loué un jet privé depuis New York et qui aidait pour une semaine. Il reste dans les camps de nombreux blessés, parfois très grave (fractures, infections, diahrée sévères,…).

 

-          Concernant l’eau, l’aide est également très active même si pas encore suffisante car pas distribuée Haiti - citerne dans le camppartout. J’ai pu constater de nombreuses mises en place (ACF + Unicef) dans les camps de citernes en caoutchouc contenant des milliers de litres qui sont ravitaillées chaque jour.

 

-          La distribution de nourriture est le gros point noir. Mis à part quelques gros camps, les milliers de camps et donc des centaines de milliers de gens n’ont reçu encore aucune aide alimentaire. La seule aide que j’ai pu constater est celle de l’Eglise Catholique américaine. Une goutte d’eau…

 

-          Les autres besoins, tentes, bâches, toilettes, kit hygiène (brosse à dents, dentifrice, serviettes hygiénique, savon,…) arrivent mais au compte goutte. De très loin insuffisant. La grande hantise, c’est l’arrivée de la pluie… Il y a aussi tous ces nombreux cadavres à retirer. Dans certains endroits les odeurs sont insupportables.

 

-          De plus en plus, la ville est quadrillée par de petites unités de GI américains lourdement armés. Est-ce vraiment nécessaire ? Ne faut-il pas intensifier l’effort de distribution alimentaire ? Pour l’instant, les haïtiens sont patients. Mais le seront-ils toujours lorsque la faim et l’inégalité de l’aide seront encore plus criants ?




Distribution a Saint Antoine :

 

-          Dans le centre ville, le quartier de Saint Antoine, celui dans lequel j’ai vécu 2 ans il y a une douzaine d’année, a bénéficié de cette aide alimentaire. J’ai pu participer à sa distribution avec le Père Michel Briand, Père de Saint Jacques et curé de la paroisse.Haiti - kit alimentaire

 

-          Les journées sont denses et très éprouvantes. La journée type est : levé 6h puis petit dej (café + pain). 8h-10h tour dans les camps pour évaluer la tension et derniers préparatifs. 10h-16h distribution 16h-18h visite de nouveaux camps 18h Repas (riz) puis 20h-22h réunion avec le comité distribution pour un débriefing de la journée et préparer la distribution du lendemain

 

-          Le quartier a une quinzaine de camps, dont un très gros, Icard, sur un ancien terrain de foot, dans lequel s’entassent environ 5000 personnes. Chaque camp a des représentants qui sont chargés de faire une liste exhaustive du nombre et nom de famille vivant dans le camp. Ces listes, incontrôlables, sont sujettes à toutes sortes de suspicions et beaucoup nous disent qu’ils n’y figurent pas.

 

-          Une douzaine de représentant du quartier (ceux qui ont de l’influence et sont des ‘personnages’) constituent avec le Père Michel, le comité de distribution. Ils se rassemblent chaque matin et chaque soir et participent activement à la distribution. Ce sont eux qui choisissent les camps qui seront ravitaillés, qui s’occupent du recrutement du service d’ordre, du support de la police,…

 

-          Un dépôt sur Saint Antoine n’est pas envisageable à cause de l’insécurité. Il faut donc faire sans cesse des allers retour entre le dépôt et les camps (30mn trajet et chargement). En général, il n’y a qu’une voiture de disponible et ne pouvant contenir plus de 20 kit (gros seaux). La distribution traine donc en longueur et plus ça dure plus les gens s’impatiente et plus la distribution devient difficile. Les premières livraisons se passent calmement mais les esprits s’échauffent rapidement et il faut alors abandonner la distribution d’un camp pour passer à un autre. Donc, rarement un camp ne reçoit autant de kit alimentaire ou kit hygiène qu’il y a de famille.

 

-          Il y a aussi ceux pour qui se procurer plus ou moins malhonnêtement de la nourriture est un business. Ils viennent des autres camps et sont attirés par la distribution. Ce sont surtout eux qui mettent la pagaille car ils auront plus de chance d’arriver à obtenir quelques choses par le pillage. Ils revendront alors leur butin. Toujours dans un esprit de débrouille, de survie.

 

-          La distribution est réellement difficile, physiquement et nerveusement. Tous ceux qui y prennent part Haiti - distributiondoivent résister à la pression de leur famille, leurs amis qui veulent des kit ‘tombés du camion’. Parfois, ceux sensés aider disparaissent avec le kit qu’ils portaient. Une fois j’ai poursuivi quelqu’un qui avait réussi à arracher des mains un seau à un porteur. Avec force je lui ai pris des mains, s’en ai suivi une bousculade et ruades. Je ne pouvais pas le laisser faire sinon tout le monde allait en faire autant et il n’y aurait plus eu de distribution. En 2 ans, je n’avais jamais été bousculé physiquement, les haïtiens respectent énormément les étrangers. Cet incident montre la tension palpable et grandissante de ce nouveau séisme qu’est la faim. Les insultes fusent aussi. Ex, un soir nous décidons de distribuer le peu de galon d’eau que nous avions aux femmes qui ont des bébés. Nous sillonnons donc le camp à la lampe torche à la recherche de bébé. Beaucoup de jeunes, assoiffés également, réclamaient de l’eau et n’acceptaient pas notre décision de ne donner qu’aux bébés. Le comité distribution commence à fatiguer sérieusement.

 

 

 

Les haïtiens :

 

-          La prière est omniprésente. Les groupes protestants se relayent pour la prière. Avec la sono grâce à des delco, la journée, le soir de 8h à 9h, à minuit et au petit matin. Si quelqu’un a envie de faire une prière à 3h du mat, en réveillant tout le monde, personne ne se plaindra. Ils sont toujours dans l’action de grâce en remerciant sans cesse le Seigneur d’être encore vivant.

 

-          Certains sont très actifs et ont été magnifiques de courage et de ténacité les premières semaines pour soigner les malades ou dégager les morts et les enterrer. D’autres, comme sonnés, ne prennent pas d’initiatives et attendent dans la rue tels ces infirmières ou policiers qui restaient chez eux plutôt que d’offrir leur aide. Cependant, tout le monde attend beaucoup de l’aide internationale, pas seulement dans la phase d’urgence mais aussi dans la reconstruction du pays (nouvelles infrastructures, décentralisations, lutte contre la corruption,…).

 

-          Ils sont très résignés et très pudiques dans la façon d’exprimer leur douleur et leur détresse. En parlant avec une Haiti---Ecole-primaire.JPGfillette d’une dizaine d’année qui tenait sa petite sœur de 4/5 ans par la main, je lui demande des nouvelles de sa famille. Elle me répond d’un ton neutre qu’elle a perdu sa maman. Que c’est leur père qui s’occupe d’elles. Quand on sait la place et le rôle de la mère dans la famille haïtienne, j’ai la gorge qui se sert pour ces enfants devenus orphelins. Je n’ai pas vu de gens éclater en sanglots, peut être est ce du au fait qu’ils sont dans une phase de survie, que les pleurs seront pour plus tard.

 

-          Tant bien que mal, la vie s’organise à nouveau. On voit des marchandes de fritailles ou de bonbons apparaitre dans les camps. Pour se nourrir, les gens prennent sur leur réserve en nourriture ou achète avec leur argent qui leur reste, mangent plus qu’une fois par jour. Cependant, la promiscuité n’est pas facile à gérer, juste autour du camps, il faut trouver un endroit pour se laver, faire ses besoins, laver ses vêtements,..

Haiti---dans-la-rue.JPG

-          Le prix de tous les articles de première nécessité a fortement augmenté, de même que le prix des transports car l’essence se fait rare. Ceux (nombreux) qui ont de la famille à l’étranger, attende de longues heures devant les Transfer d’argent.

 

 

 

De mon côté :

 

-          Mon bonheur fut de voir toute ma belle-famille saine et sauve. Ni morts ni blessés. Heureuse de me voir parmi eux et de les soutenir. La maison est peut être réparable, je n’en suis pas certain. S’il n’y a plus de tremblement de terre je dirais oui, s’il devait y en avoir un autre, même de plus faible amplitude, je dirais non…

 

-          J’ai partagé mon temps principalement à Delmas 31 en périphérie de Port au Prince (là ou vit ma belle famille) et Haiti - retrouvailleà Saint Antoine au centre de la capitale (là ou je vécus 2 ans). J’ai partagé les conditions de vie de mes amis. Je donnais des coups de main un peu partout, il y a tellement à faire et il manque des personnes faisant le lien entre les ONG qui entrent dans le pays et la population ainsi qu’entre ONG entre elles.. Ce qui me marqua le plus fut le travail de distribution, très éprouvant.

 

-          Dans mon ancien quartier, nombreux sont ceux qui m’ont reconnus alors que je n’étais pas revenu depuis 10 ans. Particulièrement les enfants des rues dont je m’occupaient. Ils sont devenus des adultes, parfois avec femme et enfants. J’ai pris le temps de passer du temps avec eux, les écouter. Ils ont tous besoins de parler pour extérioriser leur drame.

 

-          Certains moments sont très difficiles à vivre, à force de voir des maisons et des écoles détruites, des familles entières décimées, des cadavres dans la rue, des photos qu’on me montre (ex : sur le pas de la porte d’une école, 3 cadavres d’écoliers qui se sont précipités en même temps pour sortir), des gens qui demandent de l’aide alors que je n’ai pas les moyens, les répliques toujours stressantes, la crainte d’une averse… le deuxième jour, j’ai eu du mal à me lever, j’avais envie de rester allonger à ne rien faire en me disant mais comment font ils pour ne pas se décourager ou ne pas se révolter ?

 

-          Avec les dons reçus avant mon départ, j’ai donné pour qu’ils soient utilisés comme salaire à des gens du quartier qui vont déblayer les décombres. C’est beaucoup plus valorisant que les dons aux personnes. J’ai cependant aussi donné à des personnes qui étaient dans un total dénuement.

 

-          Le blog que j’ai initié grâce à un ami est maintenant repris par les haïtiens du quartier de Delmas. Ils n’ont pas accès à l’électricité tous les jours (ça dépend s’il y a de l’essence à mettre dans le Delco) ni internet mais ils feront ‘Sa yo capab’ pour témoigner de leur vie au quotidien.

 

Voilà l’adresse : http://seisme-haiti.over-blog.fr/

 

Je vous remercie tous de votre soutien amical et financier. Les dons que j’ai reçu et que je n’ai pas pu donner sur place, seront envoyés aux Pères de Saint Jacques (http://www.missionnaires-st-jacques.org/).

 

 

 

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